‹‹ … ET VINT LA LIBERTE ›› LE FILM QUI CELEBRE LES ANNEES DE L’INDEPENDANCE GUINEENNE
Le film qui a marqué les dix premières années de l’indépendance de la Guinée « … ET VINT LA LIBERTE » retient toujours ses téléspectateurs. Avec ses enseignements avant et après l’indépendance, cette pellicule est une véritable documentation qui a été visionnée pour la première fois en 1969 au palais du peuple.
Son réalisateur, Sékoumar Barry, qui a aujourd’hui 88 ans, nous a accordé un entretien chez lui pour expliquer le début et la réalisation du projet. Mais il a également partagé avec nous les grands moments du cinéma guinéen sous le premier régime, en passant par les conditions de tournage et le rôle qu’a joué le cinéma à l’époque. Pour finir, il nous parle de son arrestation et de son équipe à l’époque.
D’où vous est venue l’idée de faire Un film sur l’indépendance ?
Le film est arrivé avec la liberté, quand nous avons accédé à l’indépendance, vous savez dans quelles conditions nous l’avons obtenue, avec des difficultés. Donc, je me suis mis à réfléchir. Il faut que j’essaie de faire un film où l’on peut retrouver tous les problèmes d’un État libre et indépendant. Tous les problèmes qui peuvent se présenter à un État indépendant. Et pour cela, il faut faire des retours en arrière, pour expliquer pourquoi nous avons accédé à l’indépendance. Donc, le film comprend une partie historique et une partie géographique, car il fallait présenter historiquement la Guinée. Géographiquement aussi, il fallait la présenter. Présenter ses potentialités économiques, donner les raisons de l’indépendance.
Que voulez-vous montrer dans ce film ?
Dire seulement que nous avons l’indépendance, mais il vaut mieux encore un film avec la force de l’image, pour essayer de stimuler la population afin qu’elle comprenne mieux pourquoi nous avons obtenu l’indépendance et comment nous devons agir maintenant que nous l’avons. Il faut travailler. Alors, tous ces éléments réunis, économiques, culturels et sociaux, sont présents dans ce film.
Ce film a été fait uniquement par des Guinéens ?
Oui, mais la finition a été faite à l’extérieur car nous n’avions pas de laboratoire ici. J’ai effectué le montage en Pologne. C’est-à-dire le montage. Nous avions quelques archives photographiques. Nous en avions également trouvé à Dakar. Nous avons donc recherché ces photos que nous avons prises en film. C’est pourquoi il y a beaucoup d’archives authentifiées dans le film “et vint la liberté”.
Toute mon équipe était guinéenne… Quand nous avons été arrêtés, toute la bande a été arrêtée. Tous les cadres du cinéma, nous avons tous été arrêtés. Les Marlon ont été arrêtés, Dian Consta a été arrêté, tout le monde car nous avions de très bons éléments. Nous avions acquis de l’expérience dans plusieurs pays en suivant des formations dans différents pays. Alors, imaginez maintenant cette rencontre ici. Nous étions en train de le faire, nous dormions donc ensemble, prêts à avancer.
Combien étiez-vous ?
J’ai fait le tour de la Guinée, nous étions six ou sept dont le chauffeur. Car il y avait mon caméraman, le preneur de son, un décorateur avec nous, il y avait un électricien qui nous accompagnait, ainsi que le chauffeur et un producteur. Malheureusement, toutes ces personnes sont décédées aujourd’hui.
Avez-vous parcouru toute la Guinée ?
Oui, j’ai parcouru toute la Guinée. J’ai filmé partout où il pouvait y avoir quelque chose d’intéressant, pour stimuler la population.
Pendant combien de temps avez-vous préparé ce projet ?
Pour tout le film, ça a pris plus d’un an car il faut d’abord faire des recherches, écrire, s’asseoir et avoir un programme. Former une équipe, faire la tournée et maintenant finir. Parce qu’à l’époque, ce n’était pas comme aujourd’hui. Vous pouvez mettre tout votre matériel dans votre sac à dos et partir tourner. Avant, ce n’était pas le cas. Quand je suis arrivé, j’ai préparé ce projet. Mais pour avancer dans de telles conditions, c’est difficile. J’ai profité d’une rencontre avec le président. Parce qu’à chaque grande fête qui se préparait, le président Sékou Touré réunissait tous les cadres et on faisait ensemble le programme des festivités. Chacun dans son domaine. Donc j’ai profité de l’occasion pour lui dire: ‘Ah camarade, j’ai un projet sur les dix années de l’indépendance de la Guinée. Est-ce qu’on peut le faire ?’ Je n’avais plus rien à demander à qui que ce soit. Et il a tout mis à ma disposition, il a mis l’armée à ma disposition, il a mis l’aviation à ma disposition, la marine pour les prises de vues aériennes et autres.
Comment s’appelait ce film au départ ?
‘Guinée en dix’. J’ai oublié de l’appeler ‘Guinée en dix’. C’était le titre de travail. Il fallait être cohérent avec moi, c’était un film pour les dix ans de l’indépendance. Il fallait que je le fasse. (Rire). C’est après le travail, le montage et tout, que j’ai vu la manière dont j’ai structuré le film, je me suis dit après tant de souffrances, la façon dont il a été traité, la finalité, c’est la liberté. C’est comme ça qu’il est titré ‹‹Et vint la liberté››.
Est-ce que ce film est toujours suivi ?
Je ne sais pas, parce qu’il est toujours d’actualité. ‘Et vint la liberté’ est toujours d’actualité. Parce que cette force mise pour conditionner les populations, afin qu’on se mette sérieusement au travail, ça n’a pas donné comme je le souhaitais. Parce qu’il y a un peu de laxisme. Jusqu’à présent, ça ne va pas.
Est-ce que tous les Guinéens aiment le film ?
Tous les Guinéens admirent le film. Même Sékou Touré. Il aimait tellement le film, qu’à chaque fois qu’un chef d’État africain venait en Guinée, il leur offrait des copies. C’est pour le pays qu’on a fait ce film. Parce que ce qui était très intéressant à notre époque surtout, c’est qu’on ne voulait pas seulement faire du cinéma pour les belles images. C’est parce que nous avions des messages à transmettre. Surtout à l’époque, nous luttions pour l’indépendance dans différents pays.
Donc, ce que nous faisions avait un but. C’était une lutte que nous menions. Compte tenu de l’efficacité du cinéma, nous avons compris que c’est le moyen de communication le plus efficace. Et le plus fort. Donc, il n’y avait rien de mieux pour véhiculer ces messages. Et c’est pour cette raison que nous faisions venir des films dans ce sens. Nous organisions des projections à l’intérieur pour les populations. Dans les villages, par exemple. Au début, c’était le rôle principal du cinéma guinéen, organiser des projections rurales. Et dans les écoles aussi. Et il fallait que le sujet soit dans le sens populaire, qu’il réponde au programme de la révolution.
Est-ce qu’on vous a censuré ?
Une fois que nous avions terminé un film, le premier spectateur était le président de la république. Nous disposions d’une salle à la présidence où nous projetions le film et le président apportait ses amendements. S’il y avait des choses à corriger, nous les corrigions.
Est-ce qu’il a corrigé ‹‹ Et vint la liberté ››?
Spécifiquement, ce sont des éléments additionnels qu’il m’a dit de faire. Il m’a même apporté des documents quand j’étais en Pologne pour les ajouter.
Qu’est-ce qu’on vous a recommandé ?
C’était une manifestation, un complot militaire déjoué. Donc, des militaires ont fait une grande marche en soutien au régime au détriment de ce qu’on accusait. Et ces documents, on me les a fait parvenir en Pologne. Le film était déjà au labo, en train d’être tiré pour la première copie, quand le ministère et mon directeur général sont venus avec ces documents pour les insérer dans ce film.
Vous étiez dans quel état d’esprit ? Pour vous, c’était normal ?
Mais ce n’est pas normal, mais qu’est-ce qu’on peut faire ? On fait ce que veut le producteur. (Sourire) C’est ça ! Et ça ne cassait pas le sens de mon film. On va parler de cette répression qui s’est abattue sur beaucoup de cadres. Vous qui avez fait ce film très important, qui parle du régime de Sékou Touré, des choses positives.
Est-ce que vous vous êtes sentis trahis par cette condamnation, par ce placement au Camp Boiro ?
Oui, évidemment, mais tout dépend aussi du caractère de l’individu. Moi, je suis un optimiste permanent. Ça ne me dérangeait en rien, ça m’a seulement appris beaucoup de choses. C’est une école, une leçon. J’ai fait cela pour la population, moi j’ai été libéré parce que ce film existe. Alors que cela n’avait rien à voir. Parce que ce n’est pas le président qui m’a donné l’idée. Il l’a vu en même temps que les autres
On vous reprochait quoi ?
Sous les tortures, on fait des dépositions. Moi, je ne l’ai pas fait. Malgré les séances de torture ici à Conakry, on n’a rien eu, on m’a amené à Kindia. J’ai aussi subi des tortures à Kindia. Mais Dieu m’a aidé, j’ai été libéré mais tous mes copains sont restés en prison.
On vous privait de manger ?
Ça, c’est une partie de la torture. C’est ce qu’on appelle la guette. J’ai fait deux semaines de guette. Comment ça se passe, la guette ? La guette, c’est quand on ne te donne pas à manger. Il y a la guette, il y a la demi-guette. La demi-guette, on te sert une fois par jour le repas. La guette totale, maintenant, on ne te donne rien à manger. Ça, c’était la vie dans les prisons.
Il y avait d’autres types de tortures ?
Oui il y avait des tortues physiques et guettes. Avec le courant électrique. C’est la même chose
Est-ce que le cinéma guinéen a été brisé par cette répression ?
En tout cas, cela a ralenti. Parce que le président était très engagé pour le développement du cinéma. Mais après cette razzia, de nombreux cadres guinéens, cela a quand même ralenti les choses. Jusqu’à sa mort, le cinéma s’est éteint petit à petit.
Est-ce du gâchis ?
Oui, cela a causé beaucoup de gâchis. Parce que toutes les machines de développement et autres, on les a fait venir. Tout a péri sous des intempéries ici. Elles étaient toutes dans de bonnes conditions. Tout a disparu. On a laissé ça pourrir comme ça. On n’a même pas pu les vendre à quelqu’un.

Le film ‘Et vint la liberté’ a été projeté pour la première fois où ?
Mon film ‘Et vint la liberté’ a été projeté pour la première fois au palais du peuple. Et présidé par le président Sékou Touré. Et je me rappelle que c’était le 16 janvier 1969. La salle était pleine à craquer. Je me suis dit de tester la population. Je marchais dans la salle et je m’asseyais au côté des gens, pour écouter les gens, pour écouter leur point de vue. C’est là-bas que j’ai entendu des gens reconnaître qu’on avait souffert. Dire qu’on a été mal traité. Moi j’étais content parce que c’est ça que je voulais.
Tous les Guinéens ont aimé ce film ?
C’est un film qui est authentiquement africain. D’une manière ou d’une autre, le Guinéen ne peut que l’aimer. Parce qu’il s’y retrouve tout de suite. Qu’il le veuille ou non, il y trouvera quelque chose qui l’intéresse.
Parlez-nous du narratif ?
C’est Petit Barry qui l’a fait. Lui, c’est quand j’ai structuré le film, Je lui ai donné. C’était l’historique, économique, culturel et tout. Il a fait sa rédaction. C’est quand on a fini de monter le film que nous avons adapté le travail qui a été fait aux images. C’est comme ça qu’on a travaillé.